Dans la société taiwanaise, on sait que les traditions sont très ancrées, et d’autant plus encore qu’il s’agit en grande partie d’un pays d’immigrés du continent qui a eu le souci de réaffirmer son identité. En plus des nombreuses croyances en lien au surnaturel véhiculées par les grandes écoles religieuses, il y a cet innombrable flot de croyances populaires, inclassables et parfois indissociables des religions officielles, comme un appendice qui ne peut en être séparé, même s’il n’y avait pas sa place à l’origine.
Concrètement parlant, on peut imaginer cet importance des croyances aux choses surnaturelles en parlant des morts. Nombre de Taiwanais à qui j’ai parlé croient fermement à la présence des morts parmi nous, du moins des morts qui n’ont pas encore pu passer à leur prochaine vie, comme le veut la tradition bouddhiste en Chine. J’ai eu l’occasion de rencontrer des praticiens de la santé, ou guérisseurs, pourrait-on dire, chez qui cet aspect surnaturel des choses semble on ne peut plus naturel. Evidemment en Occident, on est les derniers que cela surprend encore, d’où ma curiosité…
Le premier de ces guérisseurs traditionnels que je suis allée voir avec un ami Taiwanais est un maître Shaolin (Henan) de la 31ème génération. C’est un homme de grande carrure, habillé bureau-chic avec des chaussures noires bien polies. Il ne porte aucun signe particulier de sensibilité aigüe tel qu’on pourrait se l’imaginer, aucune tunique new-agiste ou attitude de guru qui satisfasse nos fantasmes en mal de spiritualité d’Occidentaux… Je plaisante, je ne cherche rien de tout ça mais je vous promets que l’”anti-charisme du guru” va tellement loin que j’ai plus l’impression de me retrouver face à un business man plutôt qu’à un praticien aux dispositions singulières.
Dans la salle d’attente, il y a un énorme autel avec une myriade de divinités, et Damo 达摩, ou Bodhidharma 菩提達摩 (qui veut dire “enseignement de la sagesse dans son origine sanskrite”) le personnage légendaire qui a apporté le Bouddhisme en Chine. C’est Damo qui aurait apporté ses premiers enseignements du Dharma (la Loi Bouddhique) au célèbre monastère de Shaolin, et dont les moines se seraient inspirés pour allier leurs aspirations à l’Eveil et leur force physique.
Mon ami me glisse à l’oreille que le maître Shaolin ressemble étrangement au célèbre Damo, et qu’il serait peut-être sa réincarnation. Plutôt ambitieux, mais ne jugeons pas, nous ne somme pas là pour ça…
Le praticien semble travailler sur et avec les forces invisibles ou ce qu’on pourrait appeler l’énergie pour soigner ses patients/clients, je ne sais pas ce qu’il convient de dire.
Je peux moi-même assister à un phénomène surprenant. Il place sur le dos nu d’une femme assise des cylindres en bambous qu’il fait tenir sur la peau comme des ventouses. Il en place de part et d’autres de son dos. Une fois ceci fait, il commence à faire des mouvements avec ces mains, ces bras, tout en respirant comme lors d’un effort concentré. Ses mains restent à quelques 20cm du dos de la femme, il ne la touche jamais, mais l’énergie qu’il travaille fait remuer les os de cette dernière, on peut le voir très clairement avec les cylindres en bambou qui se meuvent simultanément dans toutes les directions, comme animés chacun par leur propre volonté. Il faut reconnaître que sa laisse sans voix.
En ressortant, j’observe encore attentivement d’étranges clichés collés au mur. On m’explique qu’il s’agit d’un rituel que le maître pratique une fois par an pour aider les morts à quitter le monde des vivants, et retrouver leur chemin vers leurs prochaines vies. Au sud de Taipei, il y a une région connue apparemment pour le nombre de personnes qui s’y donnent la mort en se jetant dans la rivière. C’est à cet endroit-là qu’il opère pour libérer ces âmes qui sont prisonnières. Il fait un énorme feu, puis il invite ces âmes en les appelant pour qu’elle puisse partir à travers le feu.
Sur les clichés, on voit se feu au formes mouvantes, à répétition, et, très étrangement, mais assez clairement si on regarde bien, on y distingue des formes humaines et animales, ainsi que des divinités. C’est très frappant. L’assistante du praticien me passe une vidéo de ce rituel annuel, et en fixant le brasier, j’y découvre étrangement aussi une succession de formes humaines, animales, et d’autres indéfinissables. Je ne sais pas ce que cela signifie, mais dans tous les cas, cela semble n’avoir rien de vraiment extraordinaire pour les Taiwanais qui sont là, si ce n’est bien sûr le respect et l’admiration pour les qualités du maître, et la nécessité culturelle et pragmatique de pouvoir montrer ses talents.
Le maître m’a aussi traité pour mes soucis d’insomnies, et je dois dire que ça ne m’a pas renversée de succès, mais j’aime l’idée que nous sommes encore loin de comprendre les grands mystères du monde, ou des mondes, et de leur impact sur nous. Aussi, j’ai eu l’occasion de vivre d’autres expériences similaires intéressantes, dont je vous ferai part très vite, c’est promis!




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